Kaliayev
Vous avez déjà lu les Justes de Camus? Y’a un gars, dans mon cours de français, qu’on appelle Kaliayev, Oli et moi. Démarche nonchalante. Rire sonore. Vêtements savamment débraillés. Cheveux ébouriffés. Barbe qui traîne. L’air un peu poète, mais pas dépressif. Un Kaliayev, version italienne.
Tabarnak qu’il est beau.
Ma journée fut lourde à porter, jusqu’à ce que je l’aperçoive en griller une devant l’abribus.
Le mardi, on finit nos cours en même temps, et je le regarde attendre l’autobus de l’autre bord de la rue. Je l’espionne, quand il fume sa cigarette de fin de cours. Dieu que j’aimerais ça, pour quelques instants, devenir une cigarette. La sienne. Que je brûle entre ses doigts et ses lèvres. Qu’il m’aime et me haïsse en même temps. Je me demande parfois qui c’est, ce Kaliayev, derrière son pseudonyme. Ce qu’il aime dans la vie. Ce qu’il fait. Ce qui le fait rêver. Je lui ai jamais parlé encore. Il me laisse muette. Et la session qui achève… Mais au fond, j’aurais trop peur. Trop peur qu’en ouvrant la bouche, il voit dans mes yeux toutes les fois où, en le regardant tirer une dernière puff, je l’imaginais, habillé en collecteur comme dans la pièce, prendre la petite moscovite que je suis par surprise. Dans une ruelle, entre deux attentats terroristes pour libérer le peuple russe. Je vous assure que si j’avais été la Duchesse, j’aurais jeté mon chagrin aux oubliettes et je l’aurais sauté comme une championne, dans le cachot, au lieu de lui demander de prier. J’ai pas envie qu’il m’aime. Je veux seulement qu’il me parle en russe, ou en italien si ça lui chante, dans le creux de l’oreille à pas d’heure du matin.
L’autobus passe, il jette son mégot par terre et s’y engouffre. À mercredi.










Je ne suis pas Russe (bien malgré moi), mais si tu veux que je te chuchote quelques mots à l’oreille, ça va me faire plaisir.
Au fait, je t’ai découverte par l’entremise de Mademoiselle. Il n’a fallu qu’un billet dans lequel tu parles de Russie et des Justes (que j’ai joué il y a deux ans) pour que tu me comptes parmi tes lecteurs
Do skorovo!